Je m'arrête toujours pour regarder passer un chasse
neige ou un camion de pompier. Il ne faudrait pas perdre votre temps à
consulter un astrologue ou un psychiatre à ce sujet. Je peux vous
indiquer exactement l'emplacement du bac de sable ou est née cette
habitude. J'ai le souvenir d'y avoir passé des minutes qui duraient
des heures et d'y avoir jeté des bombes atomiques sur des tunnels
indestructibles. Il faut dire qu'à l'époque tout ce qui avait de
l'importance était qualifié d'atomique. Un soir toute la paroisse
avait participé à un exercice atomique. Les sirènes avaient hurlé et
toute notre famille avait été se réfugier sous l'escalier du sous-sol
en parlant, dans un dialecte japonais incongru, de ping-pong et de chicken-flied-liace.
Ni l'histoire ni la géographie n'étaient ma matière de
prédilection. Ce que je préférais c'était le catéchisme. C'était
facile. Il suffisait de mémoriser la réponse aux centaines de
questions que comporte le catéchisme à raison de quelques-unes par
jour. J'avais un truc: je chantais les réponses. Il y avait bien
d'autres avantages au catéchisme. Il y avait les histoires bibliques
que nous racontait l'institutrice, les sorties à l'église pendant les
heures de classe et puis il y avait des illustrations complètement
déjantées sur lesquelles on pouvait voir des anges en jaquette portés
par des têtes ailées sur un nuage atomique et juste derrière l'ange il
y avait un camion de pompier atomique tiré par les rennes du Père
Noël.
Quand je pense qu'il n'y a plus de catéchisme je me
demande bien pourquoi on continue d'envoyer les merdeux en classe.
C'est vrai qu'aujourd'hui on les laisse tirer les cheveux des gamines;
ça compense. Quand j'étais en âge d'aller à l'école elles étaient
protégées par une clôture de métal. Heureusement que j'ai des soeurs.
Je pense que si elles sont toutes presque normales aujourd'hui c'est
un peu grâce à moi.
J'ai gardé un certain goût pour les catastrophes
d'ampleur atomique. Un jour la terre a tremblé. C'était terrifiant. On
aurait dit qu'une bétonnière passait devant le maison. Puisque les
catastrophes sont rares je m'amuse à essayer de les prédire. N'allez
surtout pas croire que je m'apprête à radoter au sujet du déclin de
l'empire fémicentriste. La chose est tellement imminente qu'il serait
banal d'en reparler. Je n'aborderai pas la question même sous la
torture de la goutte qui fait déborder le feu aux poudres. Je ne dirai
qu'un seul mot: pour. C'est le détonateur. Il est bien en
place. Ça va faire cacapoum.
Je m'amuse à prévoir la mort des gens. C'est amusant et
inoffensif. En janvier je compte le nombre de ceux qui étaient
inscrits sur ma liste et qui ont calanché au cours de l'année
précédente. C'est comme le golf. J'essaie d'améliorer mon score d'une
année à l'autre. C'est vrai qu'à quatre-vingt dix ans le chanteur me
devait bien un point.