C’est
l’histoire du gars qui avait trouvé le moyen de briser le continuum.
Je veux dire par là qu’il avait trouvé le moyen de voyager dans le
temps. Ne me demandez pas comment il s’y est pris. C'est une histoire
dans laquelle je n’ai aucune envie de parler ni de machine compliquée
ni de théorie invraisemblable. Retenons juste qu’il le faisait, qu’il
pouvait le faire ou qu’il l’avait fait. C’est comme l’histoire du
génie dans la bouteille. Personne ne s’est jamais préoccupé du taux de
cholestérol du génie n’est-ce pas? C’est la même chose ici. Fin de la
discussion.
Toujours
est-il qu’il était remonté dans le passé récent et qu’il avait fait la
rencontre de lui-même. C’est important que ce soit dans le passé. S’il
avait fait une virée dans l’avenir il n’aurait pas pu se rencontrer
puisqu’il serait en train d’y vivre son propre avenir où il ne serait
pas pour se rencontrer. D’ailleurs pourquoi est-ce qu’on dit qu’on
remonte dans le passé? C’est évidemment parce qu’on transpose dans le
déroulement du temps le paradigme de la gravité. On ne tombe pas vers
l’avenir. On y est entre naturellement sans faire d’effort. Même qu'en
faisant des efforts on ne peut pas y entrer plus rapidement.
Cette
notion là du temps est une construction culturelle. C’est le paradigme
de la bobine qui se défile régulièrement. Chaque bout de temps est une
richesse qui ne reviendra plus. On peut soit la laisser filer soit
l’utiliser pour en bénéficier. On peut l'utiliser pour
travailler et s’enrichir, étudier, voyager, s’amuser, baiser, faire
des enfants. Pour nous punir on peut nous en confisquer un bout mais
quand on est futé on ne se laisse pas voler de la sorte. On continue
d'en profiter. C’est vrai que pour baiser c’est moins évident mais
nous sommes nombreux à accompagner les bagnards dans leur chasteté. À
la fin de l’année ou à la fin de la vie, à la fin, la bobine sera
vide. On n’aura plus de temps. C’est là qu’on sera disposé à donner
son royaume pour un cheval qui pourrait nous mener jusqu’à demain.
J’ai
prévu le coup. Je m’arrange pour ne pas avoir de regret quand viendra
le moment d'agoniser. Tout ce que je voudrais pouvoir faire alors
c’est aujourd’hui que je le fais. Quand le moment sera venu c’est moi
qui dirai à la mort qu’elle est en retard. Elle sera bien attrapée la
mort. Elle est habituée à faire peur avec son costume de squelette et
sa faux à cran d'arrêt. Elle aime bien qu’on la supplie comme un
fonctionnaire condescendant. J'ai bien l'intention de l'envoyer chier.
Je la menacerai de porter plainte pour son retard. Je lui ferai la
liste des gens qu'elle a négligé de visiter. Je lui ferai regretter
d’être née à la mort. Je lui ferai la passe. Crouic! Finie la mort.
Il y a
une africaine, qui m’expliquait que chez elle les gens ont une notion
cyclique du temps. Tout revient. Le grenier s’emplit, on le vide et
c'est reparti. Les saisons, Noël et les anniversaires repassent comme
un carrousel. L’enfance, les enfants, les petits enfants, la mort et
ça recommence.
Pour les
bridés le temps est éternel. Ce qu’on fait aujourd’hui sert à la fois
les ancêtres qui ont confié leur lignée au monde des vivants et leur
descendance. Il y a du monde dans la descendance. Dans l’ascendance
aussi me direz-vous. C'est vrai. Imaginez tous les Pageau qui peuplent
les deux histoires. Il y a de des primitifs courageux, des gueux
scrofuleux, des nobles raffinés, des marins boiteux, des tisserands
méticuleux, des agriculteurs prospères, des artistes doués et des
chevaliers éborgnés. Tous de sacrés baiseurs. Les femmes sont suaves
et fécondes. Elles ont chacune porté une grappe de gaillards. Il a
fallu du code génétique de première qualité pour en arriver là où je
suis.
Il y a
aussi les Monica Pageau-Nguyen et les Mustapha Pageau-Fernandez.
Ceux-là restent à venir. Je m’en souviens déjà. Pourquoi est-ce que je
ne pourrais pas me souvenir d’eux puisqu'ils se souviennent bien de
moi? Quand on fera un conventum des membres de ma lignée on pourrait
même avoir quelques féministes dans la famille. Je leur dirai qu'on y
est bien arrivé quand même mais que si elles y avaient mis du leur on
y serait arrivé plus nombreux. Elles n'en prendront pas ombrage, Les
féministes ne s'intéressent pas à leur lignée. Elles croient que c'est
une histoire qui n'a de valeur que pour les hommes. Elles appellent ça
le patriarcat. Pour elles les enfants ne sont rien d'autre qu'une
source de revenus. Avant longtemps le ministère de la Famille et celui
de l'agriculture devraient conclure une alliance.
C’est
l’histoire du gars qui remonte dans le temps et fait sa propre
rencontre. L’un est plus vieux d’une semaine, d’un jour ou d’une heure
et l’autre est son cadet. C’est le même mais il y en a deux. Il est
habitué à pendre sa douche avec lui-même. Celle semaine là il s'est
frotté le dos sans avoir à utiliser de brosse. Il a toujours entretenu
sa conversation. Il a toujours joué avec son corps. Ha-ah! Il a
toujours rêvé de faire une auto-fellation. Maintenant que c’est
possible il découvre que, finalement, ça ne lui tentait pas tant que
ça. Est-ce qu’il est devenu pédé? Pas quand c'est avec son corps qu’il
joue.
Quelle
est donc cette idée de classer les gens selon leurs pratiques
sexuelles? Je ne suis pas en train d'annoncer que j’envisage la
possibilité de me faire farfouiller les orifices. Tout ce que je dis
c’est que si je devais en avoir le goût ça ne regarderait que moi. Le
corollaire c’est qu’il n’y a pas beaucoup plus d’honneur à farfouiller
les orifices de n’importe quelle Françoise qui nous tombe sous la
queue. Pour moi, les affaires de cul finissent toujours par être
importantes qu‘elles aient lieu à l'abri d’un buisson, sur la
banquette d'une voiture ou à Niagara Falls. C’est avec les histoires
de cul que sont faits les destins et c’est avec les destins que sont
faites les civilisations. Pensez-y. Ça pourrait vous éviter de vous
foutre dans la merde.