Conseil multidisciplinaire
Revue professionnelle
« Défi jeunesse »
La fragilité de la paternité dans
la société québécoise :
les paradoxes du père nécessaire et du père abject
Germain Dulac
Ph.D., sociologue et chercheur
Centre d'études appliquées sur la famille, École de service social,
Université McGill |
Cet article soulève des questions qui, à
première vue, ne sont pas évidentes parce qu’elles ne sont pas encore
instituées en savoir officiel. Je vais traiter des controverses qui minent
sournoisement le terrain de nos certitudes les plus profondes, quant à la
place du père dans notre société et à son rôle dans la famille québécoise.
Mes réflexions se fondent sur une pratique de recherche de plusieurs années,
mais je dois ajouter que j’ai aussi tiré plusieurs enseignements de ma
participation pendant plus de deux ans au groupe Pères à part entière.
Ce groupe se compose d’une trentaine d’intervenants impliqués auprès des
pères qui se réunissent aux deux mois, sur une base volontaire pour échanger
sur leur pratique.
Plusieurs
facteurs contribuent à fragiliser la paternité. Nous sommes plusieurs à
avoir documenté le comportement des hommes, leurs manières de concilier le
travail et la famille1, de vivre les transitions familiales2
et les crises de la vie3. En revanche, peu de personnes se sont
véritablement intéressées aux représentations sociales de la paternité. Je
voudrais jeter les balises en vue de futures discussions sur cette question.
peu de
personnes se sont véritablement intéressées aux représentations
sociales de la paternité. Je voudrais jeter les balises en vue de
futures discussions sur la questions.
LE DISCOURS SOCIAL PARADOXAL : LE PÈRE
NÉCESSAIRE ET ABJECT
Nous vivons un moment de l’Histoire où
les sociétés développées sont confrontées à des changements si violents et
si rapides qu’il est souvent difficile de trouver une cohérence, de faire
du sens avec ce qui se passe.
Du côté des institutions, par exemple,
qui peut aujourd’hui me décrire ce qu’est une famille ? Difficile d’avoir
la réponse juste; d’ailleurs, on parle plutôt des familles, ne dit-on pas
que la famille est à géométrie variable, qu’elle a de multiples facettes,
qu’elle est souvent atypique,... Je me souviens d’avoir lu un article de
Diane Germain4 qui proposait une trentaine de modèles de
famille.
Ce qui est vrai des institutions l’est
aussi pour les normes qui définissent le rôle du père. Plusieurs personnes
hésitent désormais avant de définir ce qu’est un père. Si nous divergeons
d’opinion sur ces points, cela n’est pas sans lien avec le fait que, comme
société, nous vivons sous l’emprise d’un paradoxe du père nécessaire et du
père abject. D’un côté, on nous dit que le père est nécessaire; de
l’autre, il serait un être immoral, indigne de notre confiance. Il est
important de prendre un peu de temps pour mettre en place les éléments
constitutifs de ce paradoxe, partout présents et qui s’immiscent de
manière insidieuse dans notre vie.
LE NÉCESSAIRE PÈRE ET LES CONSÉQUENCES
CATASTROPHIQUES DE SON ABSENCE SUR LES ENFANTS
Le premier volet de ce paradoxe est à
trouver dans tous les débats qui traitent de l’importance du père et de son
corollaire, à savoir les conséquences catastrophiques de son absence sur les
enfants.
Le rôle du père s'est longtemps résumé aux
tâches de pourvoyeur. Mais, depuis l'entrée massive des femmes sur le marché
du travail, les rôles masculins sont le théâtre d'un déplacement de la
fonction centrale du père où le rôle d'agent de socialisation est plus
important qu'auparavant. Le déplacement des éléments, attributs et
caractéristiques qui définissent le rôle du père s'est fait graduellement.
Aussi invraisemblable que cela puisse paraître aujourd’hui, il a fallu faire
la preuve que les pères étaient capables de paterner.
Aujourd'hui encore, on cite les travaux de
Parke5, et de Lamb6, qui datent du début des années
1970, lorsqu’il est question de soutenir le fait que les hommes sont
capables d'interagir avec les nouveau-nés ou d’interpréter les mimiques, les
cris et le langage corporel des enfants. Je précise cela pour signaler que
durant les années 1970 on s’interrogeait sur la capacité parentale des
pères. L’idée, selon laquelle les hommes ont un potentiel nurturant
(pour reprendre une expression anglaise) ne s’est pas imposée facilement
dans l’esprit des gens. Aujourd’hui, elle n’a pas acquise la place qui lui
revient, car bien des gens ne sont pas prêts à admettre le corollaire à
savoir que le fait d’être parent ne peut plus se résumer au fait biologique
de la maternité et de l'accouchement. Ce qui revient à dire que la
parentalité ne relève pas du domaine exclusif des femmes pas plus dans la
tendre enfance qu’à d’autres moments de la vie des enfants. Bien des gens
considèrent encore la bipolarité des fonctions parentales : un âge de la
mère et un âge du père. Cela veut donc dire que s’il y a du travail à faire
du côté des pères, il y a aussi un travail à faire du côté des mères pour
qu’elles lâchent prise.
Donc, au début des années 1970, on
commence à penser que les hommes ont un potentiel nurturant. À mesure
que cette idée fait son chemin dans les mentalités, les préoccupations des
spécialistes de la famille se sont portées sur la capacité et le potentiel
de paternage des hommes. Pour ce faire, on a tout d'abord cherché à savoir
si la paternité s'exprimait de façon particulière pour en arriver à la
démonstration de la convergence, sinon la quasi-interchangeabilité des rôles
parentaux. Je veux insister sur cette notion de quasi-interchangeabilité,
car elle nous hante encore.
Comme l'affirmait Robinson et Barret dans
un livre bien en vogue publié en 1986, l'objectif recherché est alors de
montrer qu'un " bon père " a le même potentiel qu'une " bonne mère " dans
ses relations avec les enfants et que " les papas font aussi de bonnes
mamans "7.
La légitimité de la paternité a donc passé
par l'institutionnalisation de l'équivalence entre le maternage et le
paternage et je me prends à penser qu’on n’a pas encore dépassé ce débat.
LA PSYCHANALYSE AU SECOURS DES FONCTIONS
PATERNELLES
La reconnaissance sociale de l'équivalence
entre paternage et maternage soulève, par ailleurs, la question de la
spécificité de la paternité. Si l’un et l’autre parent sont équivalents,
pourquoi faut-il un père ? La psychanalyse apporte certaines réponses
lorsqu’elle confirme les fonctions du père dans la socialisation et la
construction de l’identité sexuelle des enfants des deux sexes8.
Même si les interactions entre le père et
l'enfant sont équivalentes à celles de la mère, y a-t-il quelque chose de
spécifique, de différent, une essence qui distingue et qualifie la paternité
? Les psychanalystes nous diront que le père fournit à l'enfant les éléments
nécessaires pour appréhender le monde extérieur ce qu’ils nomment le
principium individuationist, on dit que c’est le père qui permettrait à
l'enfant d'accéder à l'espace public9. Cette idée est partagée
par bon nombre de personnes et de chercheurs. On y fait référence, soit en
parlant directement du père comme chez Corneau10, Badinter11
ou Blye12 lorsqu'ils parlent des figures d'initiateur et de
mentor, introduisant les enfants au monde extérieur.
Dans
les situations de divorce, l'explication est encore plus frappante : on
insiste sur le rôle primordial du père dans l'ajustement social et
l'évolution des enfants13. De même, lorsque l'on parle des
familles sans alliance, on dira que " les garçons, à partir d'un certain
âge, s'intègrent et évoluent nettement mieux quand ils sont gardés par le
père et à l'inverse pour les filles ; cette évolution se manifeste surtout
au chapitre des ajustements sociaux et des rôles sociaux qu'ils développent
par la suite "14.
Nous ne saurions assez insister sur le
fait que cet aspect de la paternité, hérité du discours psychanalytique,
occupe une place importante dans notre société. Que l’on soit d’accord ou
non avec les approches psychanalytiques, on ne peut nier leur importance,
car d’une certaine manière l’impact de la psychanalyse sur le monde moderne
est tout aussi important que la découverte de la perspective à l’époque de
la Renaissance. On y apprend la capacité du père à créer une distance
relationnelle avec la mère et son univers dont les relations sont
constituées d'émotivité chaleureuse et souvent trop fusionnelle. Ici, le
rôle du père est celui d'un agent de défusion de l'enfant et de sa mère, lui
permettant de créer une aire de liberté favorable à son autonomie. Le père
est un principium individuationist où l'enfant peut se dessaisir, se
libérer de l'embrassade symbolique de la mère et ainsi affronter seul la
réalité extérieure15.
On reconnaît la question de la
dissociation des références de la socialisation développée par Freud et
décrite entre autres par Stroller16. Cette idée a aussi été
étudiée par les anthropologues17 ; leurs travaux constituent une
illustration des enjeux du processus de socialisation et la fonction de
dissociation du père dès la petite enfance.
À ce chapitre, l’impact de l’absence du
père sur les enfants a été documenté de différentes manières par Blakenhorn18,
Polack19 et en France par Christiane Olivier20,
laquelle reprend à son compte la liste des ravages associés à cette
absence : délinquance, suicide, dépression, drogues, gangs de rue,
décrochage scolaire chez les garçons,... Que dit-elle ?
"…L’absence du père qu’elle soit
physique ou psychique constitue pour l’enfant une modification
importante de son rapport à l’autorité (…) Nous savons tous que les
bandes de jeunes (…) sont constituées en grande majorité de garçons
issus de familles perturbées (…) réduites à la monoparentalité. (…) 61
% des toxicomanes canadiens appartiennent à des familles éclatées, (…)
de façon universelle les garçons seraient plus touchés que les filles
(…) ". (1998, p.67 et suiv.)
et elle poursuit en disant :
"… il n’y a plus de repères, et
souvent plus de pères. Il reste la plupart du temps une mère aimante
et compatissante qui craint de heurter les enfants déjà bousculés par
la vie de leurs parents (…). Souvenons-nous que l’identité de
l’individu ne s’établit que face et grâce à un autre individu et à
travers un conflit né de deux désirs différents ; celui des parents
(des pères) et celui de l’enfant ". (1998, p.71-73).
et encore :
" Comment le fils et la fille
adolescents, qui ont besoin de confrontation en famille pour se
construire, parviennent-ils à remettre en cause leur mère aimante,
seule (…) ils perdaient le seul appui affectif qu’ils aient dans la
réalité et se sentiraient eux-mêmes coupables de blesser leur mère.
(…) Comment cette mère seule peut-elle répondre à cette soudaine
violence de l’enfant qui prend conscience qu’il n’est plus un enfant
et n’a plus besoin de sa mère ? " (1998, p.75).
" Devant l’impossibilité de dépenser sa force vitale en la retournant
contre ses parents (…) l’adolescent retourne cette force vers
l’extérieur et, ce faisant devient parfois asocial, délinquant ; s’il
retourne sa négativité contre lui-même il tombe dans la dépression ou
même le suicide ". (1998, p.78).
Olivier conclut, comme bon nombre
d’auteurs, que le problème se trouve au carrefour de plusieurs dialectiques
dont, entre autres, le fait que l'enfant vit avec une femme seule
responsable, soit parce que le père a été destitué de sa fonction de mari,
soit qu’il a quitté la maison ou quoique père présent, il ne remplit pas sa
fonction d’appui viril et de modèle pour son fils.
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| Les pères sont
aussi sensibles et peuvent établir des relations avec les enfants
aussi « naturellement » que les mères. Comme je l'ai dit précédemment,
un nombre incalculable d'études ont fait la preuve que les hommes
peuvent « paterner ». |
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Plus près de nous, on se rappellera le débat sur la Misère scolaire des
garçons21 qui a fait suite au dépôt du rapport du Conseil
supérieur de l’éducation, lequel mettait en relief le fait que deux fois
plus de garçons que de filles décrochaient avant la fin de leurs études
secondaires. On a alors souligné avec plus ou moins d’emphase que l’absence
du père devait bien y être pour quelque chose.
Ce que je veux souligner par tous ces
exemples c’est qu’un aspect du paradoxe dont je parlais précédemment
concerne l’importance que l’on accorde à la présence du père et de son
corollaire, à savoir les conséquences catastrophiques de son absence sur les
enfants.
LE MÂLE IMMORAL ET LE PARENT ABJECT
Si un aspect du paradoxe social de la
paternité est le discours sur la nécessité du père, l’envers de la médaille
est structuré autour de la notion de l’immoralité de la masculinité (le mâle
immoral) et l’abjection de la paternité.
En effet, le second volet de ce paradoxe
est à trouver dans d’autres effets et usages sociaux du discours
scientifique qui nous laissent à entendre que les pères (sinon les hommes)
sont des êtres abjects, immoraux et donc que socialement nous devons faire
en sorte qu’ils abjurent, renoncent. Le père, parce qu’ignoble, doit
apostasier son rôle et ses prérogatives parentales.
Je vous explique. De façon générale, on
s'entend donc sur l'idée que les pères sont aussi sensibles et peuvent
établir des relations avec les enfants aussi " naturellement " que les
mères. Comme je l’ai dit précédemment, un nombre incalculable d’études ont
fait la preuve que les hommes peuvent " paterner ".
Toutefois, un des constats que l’on peut
appliquer à l’objet père est qu’au Québec, le champ de la paternité s’est,
jusqu'à présent, constitué autour de quelques paradigmes dévaluatifs : la
passivité, l’absence. Parmi les recherches qui ont probablement le plus
contribué à construire l’objet père autour du pôle de la passivité, celles
sur la répartition des tâches domestiques et des soins aux enfants sont des
plus importantes. C’est une problématique qui a été étudiée sous de
multiples facettes, entre autres, par celles qui ont bien documenté la
question de l’articulation entre la famille et le travail. Ces études22
montrent que le temps d’interaction entre un parent et l’enfant est
différent selon que l’on est un père ou une mère, et qu’il varie selon le
cycle de vie familiale. Il existe aussi des différences quant à la nature
des tâches effectuées selon l’un ou l’autre des deux parents, le père ayant
tendance à sélectionner les tâches ayant un plus grand potentiel de
gratifications affectives. Elles suggèrent de plus, que les pères se
confinent à un rôle de soutien et que la paternité s’affirme à des moments
précis.
Cela étant bien connu, il s’avère inutile
de s’étendre davantage sur la question, sinon pour souligner que le constat
général qui se dégage de ces recherches est que partout les pères sont
fautifs, tant du point de vue du nombre d’heures consacrées aux enfants que
de la diversité des tâches accomplies. Quoique ces études soient
critiquables à plusieurs points de vue23, elles laissent à
entendre que le père est un parent passif et propagent l’idée selon laquelle
il est un être irresponsable.
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| L'objectif
recherché est toujours « de montrer qu'un "bon père" a le même
potentiel qu'une "bonne mère" dans ses relations avec les enfants »24ou
comme l'énonce Robenson (1986) : « les papas font aussi de bonnes
mamans »25. |
| |
Si la paternité se présente sous de tels
traits, c’est qu’elle est construite de manière à correspondre à une norme.
En effet, malgré le fait qu’on ait reconnu au cours des années 1970, la
capacité des pères à paterner, l’étalon de référence dans la manière de
faire demeurait toujours les comportements maternels. L'objectif recherché
est toujours " de montrer qu'un "bon père" a le même potentiel qu'une "bonne
mère" dans ses relations avec les enfants "24 ou comme l'énonce
Robinson (1986) : " les papas font aussi de bonnes mamans "25.
Je ne saurais trop insister sur le fait
que nous vivons sous l'emprise de valeurs qui font en sorte que, la
paternité est dépendante de la capacité des pères à mimer les comportements
des mères, il s’agit d’une parentalité construite par la négation, la
dévaluation d’une parentalité au masculin. D’ailleurs, cela se reflète dans
la vie de tous les jours. Combien de pères nous disent avoir abandonné ou
s’être progressivement retiré des soins aux enfants et des tâches
domestiques parce que leur conjointe adoptait une attitude qui leur envoyait
une image négative d’eux-mêmes ? À savoir, qu’ils ne s’y prenaient pas de la
bonne manière, qu’ils n’avaient pas le mode d’emploi (celui de la mère),…
C’est dans ce contexte idéologique qu’on évalue encore aujourd’hui la
compétence parentale des pères. On est loin de questionner la nécessité du
faire autant, mais surtout du faire pareil implicite à cette mentalité.
UN MYTHE FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ
QUÉBÉCOISE
Cette vision dévaluative des rôles et
comportements masculins et plus particulièrement de la paternité n’est pas
récente, mais ferait partie d’un héritage historique. C’est en quelque sorte
un des mythes fondateurs de la société québécoise, qui a organisé les rôles
masculins dans une perspective dépressive, évaluative ou ce que Gérard
Bouchard26 nomme dans son dernier essai, un mythe dépréciatif.
Cette idée est présente partout dans le roman québécois. André Vanasse27
dans son étude sur les personnages romanesques montre que le père québécois
porte comme une fêlure sa situation de dominé. Il cite les exemples de
Menaud maître-draveur, du père Didace Beauchemin, mais aussi des personnages
de Marcel Dubé qui se retrouvent tous sous le dénominateur commun : la
dévalorisation.
Dans
la société agricole, c’est le cultivateur docile dominé par le clergé et la
mère toute-puissante, alors que le coureur des bois est montré comme un être
volage et irresponsable et sans avenir ; dans la société industrielle, ce
sont des pères dominés par le patron à l’usine et à la maison par la mère,
c’est le père Plouffe soumis à la mère omniprésente. On retrouve aussi cette
caractéristique dans les personnages de Marcel Dubé qui ont en commun : la
défaite. Chez Victor-Lévy Beaulieu, le héros essaie désespérément
d’atteindre l’image intériorisée du père idéal inaccessible.
La culture québécoise apporte quelque
chose de particulier à la construction de la masculinité par la négative. Il
y a un aspect dévaluatif dans la mise en scène de la masculinité d’ici.
Explorant l’œuvre du poète québécois Saint-Denys Garneau, Anne Élaine Cliche28
illustre le renoncement aux caractéristiques féminines (illustrées par la
chair), sacrifice qui aboutit à la négation de l’humanité du poète :
" sous cette bosse, c’est là qu’il
y a une chambre où l’on se retire de tout, de soi-même, pour s’asseoir
et regarder (…) Cette idée des os consistait à se dépouiller de la chair
à laquelle on ne peut jamais se fier (…) ".
De son côté, Colette Moreux29,
dans une étude célèbre sur la vie dans un village québécois des années 1960,
montre que le père détient un pouvoir illusoire à l’intérieur de la famille.
Les attitudes autoritaires du père sont attendues par la mère, mais
critiquées et systématiquement mises en échec par elle. On nous dépeint les
pères comme vaincus, dominés par leur épouse au sein de la famille
traditionnelle et par les patrons. À travers tout ce que l’on dit à leur
sujet, nous devons constater que l’image du père québécois est fortement
dépréciée. Cela est aussi vrai pour la société actuelle, vous n’avez qu’à
écouter les téléromans pour vous en faire une idée. À la télévision, les
hommes sont aussi personnifiés négativement. Cela va du personnage de
Jean-Paul Belleau dans Les Dames de cœur aux personnages plus récents
des nouveaux téléromans. Il y a quelque temps, l'émission Enjeux
faisait le même constat en évoquant des hommes mous.
Un autre domaine, où s’exerce la
dévaluation de la masculinité, est la publicité. Depuis la libération des
femmes, la lutte contre le sexisme impose des contraintes nouvelles sur les
publicitaires qui craignent les représailles et les protestations populaires
s’ils venaient qu’à présenter des images négatives des femmes. Ainsi pour
faire drôle, les publicitaires n’ont plus que les sujets masculins à
ridiculiser. Observer les publicités de Chrysler (la femme qui
engueule son chum), les produits de shampoing (des hommes se ridiculisent en
récitant un poème). Les seuls sujets dévalués sont les personnages
masculins.
En conclusion, il m’apparaît essentiel de
réfléchir sur le paradoxe qui fragilise la paternité, car bien souvent les
pères sont des boucs émissaires d’une société divisée sur le rôle de ses
institutions. Le discours social paradoxal sur la paternité et les rôles
masculins nous impose des images négatives de la paternité, ces
représentations sont partagées par les pères qui se sentent dépossédés, mais
aussi par ceux et celles qui interviennent (ou n’interviennent pas) auprès
des pères.
La dévaluation de l’image des pères prend
divers visages à travers l’Histoire récente. Si durant les années 1970 on
s’interrogeait sur la capacité parentale des pères, aujourd’hui on aurait
plutôt tendance à centrer le discours sur le paradoxe suivant : la nécessité
et l’abject.
Depuis plus de trente ans, la dénonciation
des stéréotypes sociaux qui concernent le féminin a fait progresser la
situation des femmes. Mais les critères de la masculinité ne sont pas remis
en question, comme si placé en position dominante, le modèle masculin
échappait par principe à toute menace d’aliénation. Il est vrai que du fait
de la situation dominante dans les rapports de sexe, le masculin intervient
comme repère présidant à une différence sexuée qui se détermine en fonction
de son absence ou de sa présence.
Constituant la référence de l’humain, le
masculin ne saurait être approché de lui-même. Il désigne le lieu d’où émane
le regard sans pouvoir être saisi lui-même comme objet de regard. D’où la
nécessité de n’apparaître que placé sous les auspices de la négation. Si
l’on ne doit rien savoir de ce qu’il représente en lui-même, une
détermination négative s’impose toutefois d’emblée : ne pas être ce qui est
censé représenter son contraire (c’est-à-dire féminin).
Si cette négation fondatrice du masculin
(n’être pas une femme) et l’appropriation de l’esprit par la masculinité
sont restées longtemps occultées, nous devons aujourd’hui prendre conscience
que les sociétés obéissent à la même injonction, définissent les hommes par
ce qu’ils ne peuvent et ne doivent pas être sous peine de révolutionner les
rapports sociaux entre les hommes et les femmes.
L’identité masculine par la négation de
tout ce qui relève de l’univers du privé, implique le rejet d’une partie de
son humanité, le rejet de ce que les hommes ne doivent pas être. On peut
alors voir la continuité entre le féminin, le privé, le maternel et le
cutané, le corps, la sensualité, le ressenti,... L’exclusion de la condition
masculine et de l’identité masculine, de ce qui appartient au féminin
intervient ainsi au terme d’un travail de délestage de toutes les
caractéristiques qui peuvent êtres attribuées comme propriété du féminin.
Mais en même temps, c’est tout le pouvoir de sensualité diffuse, de
sensibilité humaine, d’intériorité, qui vient à tomber, au profit de la
fondation de l’ordre civique, établissant une position de transcendance par
rapport à l’ordre simplement humain; lequel ordre sera abandonné aux femmes.
L’exclusion de toutes caractéristiques du
féminin implique une mutilation que, du même coup, l’homme civique s’impose
à lui-même. Si les hommes sont promus dans une place dominante dans notre
société, ce n’est qu’au prix d’une vaste opération de négation, de
dévaluation d’une partie d’eux-mêmes. Le mythe dépréciatif de l’homme
québécois participe ainsi à la reproduction des places hiérarchiques entre
les hommes et les femmes en refusant l’accès aux hommes à d’autres
dimensions de leur humanité.
NOTES BIBLIOGRAPHIQUES
1Dulac, Germain et Johanne
Groulx (1998). Paternité travail et société. Les obstacles
organisationnels et socioculturels qui empêchent les pères de concilier les
responsabilités familiales et le travail, Montréal, Université McGill,
120 pages.
2Dulac, Germain (1999). " Que
nous disent les pères divorcés à propos des transitions familiales ? " dans
Dandurand et al., Quelles politiques familiales à l'aube de l'an 2000 ?,
Paris, L’Harmattan, 174-189. Dulac, G. (1996). " Les moments du
processus de déliaison père-enfant chez les hommes en ruptures d’unions "
dans Jacques Alary et Louise Éthier (dir.), Comprendre la famille.
Actes du 3iè symposium de recherche sur la famille, 45-63. Dulac, G.
(1993). La paternité, les transformations sociales récentes, Québec,
Conseil de la famille, 93 pages.
3Dulac, Germain (1997). Les
demandes d'aide des hommes, Montréal, A.I.D.R.A.H, 49 pages. Dulac,
Germain (1998). " L'intervention auprès des pères : des défis pour les
intervenants, des gains pour les hommes ", P.R.I.S.M.E., vol. 8, no
2, 190-206.
4Germain, Diane (1986). " La
famille recomposée, le deuil et l’idéal " dans Pierre Gauthier, Les
nouvelles familles, Saint-Martin éditeur, 85-112.
5Parke, R.D. et S.E. O'Leary
(1976). " Father-Mother-Infant Interaction in the Newborn Period : Some
Findings, Some Observations and Some Unresolved Issues " dans K. Riegel et
J. Meacham (ed.), The Developing Individual in a Changing World, The
Hague, Mouton.
6Froidi, A.M., Lamb, M.E.,
Leavit, L.A. et W.L. Donovan (1978). " Fathers and Mothers Responses to
Infant Smiles and Cries ", Infant Behavior and Development 1,
187-198.
7Robinson, Brian E. et Robert
L. Barret (1986). The Developing Father, New York Guilford Press, 31.
8Draughn, Peggy S.
et Mary L. Waggenspack (1986). " Father Supportiveness : Perception of
Fathers and College daughters " dans Robert A.Lewis et Robert E. Salt (eds),
Men in Family, Beverly Hill, Sage Publication, 1986.
9Péladeau, Normand et Annie
Davault (1987). " Un père à part... entière: la monoparentalité masculine ",
dans Coeur-Atout (éd), Un amour de père, Montréal, Saint-Martin, 179.
10Corneau, Guy (1989). Père
manquant, fils manqué, Montréal, Éditions de l'Homme, 198 pages.
11Badinter, Elisabeth (1992).
X Y de l'identité masculine, Paris, Odile Jacob, 314 pages.
12Bly, Robert (1992).
L'homme sauvage et l'enfant, Paris, Seuil, 334 pages.
13Hetherington, E.M. (1979).
" Divorce : A Child Perspective ", American Psychologist, no 34,
851-858.
14Santrock, J.W. et R.A.
Warshark (1979). " Father Custody and Social Development in Boys and
Girls ", Journal of Social Issues, no 35, 112-125.
15Monbourquette, Jean (1987).
" Grandeur et misère de la relation père-fils. Essai de psychologie
archétypale de la rencontre du père et du fils ", dans Cœur-Atout, (éd)
Un amour de père, Montréal, Saint-Martin, 153.
16Stroller, Robert J. (1975).
Sex and Gender, vol.II, The Transsexual Experiment, New York, Jason
Aronson.
17Herdt, Gilbert H. (1981).
Guardian of the Flutes. Idioms of Masculinity, New York, McGraw Hill,
315.
18Blakenhorn, David (1995).
Fatherless America : Confronting our Most Urgent Social Problems, New
York, Basic Books, 328 pages.
19Polack, William S. (1999).
Real Boys : Rescuing Our Sons from the Myths of Boyhood, Mary Pipher (ed),
447 pages.
20Olivier, Christiane (1998).
L’ogre intérieur. De la violence personnelle et familiale, Paris,
Fayard.
21Gagnon, Lysiane (1999). " La
misère scolaire des garçons ", La Presse, samedi le 16 octobre et 25
octobre.
22Descarries, Francine et
Christine Corbeil (1994). Travail et vie familiale : une difficile
articulation pour les mères en emploi, Montréal, UQAM, Centre de
recherche féministe, (non paginé).
23Voir les critiques qui leur
sont adressées. Chadeau, Ann et Annie Fouquet (1981). " Peut-on mesurer
le travail domestique ? ", Économie et Statistique, no 36, 23-33.
24Chesler, Phylis (1986).
Mothers on trial, New York, McGraw Hill.
25Kohler Reismann, Catherine
(1990). Divorce talks: Women and Men make sense of personnal
relationships, New Brunswick, NJ: Rutgers University Press.
26Bouchard, Gérard (2000).
Genèse des nations et cultures du nouveau monde. Essai d’histoire comparée,
Montréal, Boréal.
27Vanasse, André (1991). Le
père vaincu, la Méduse et les fils castrés. Psychocritique d’œuvres
québécoises contemporaines, Montréal, XYZ éd., 121 pages.
28Cliche, Anne-Élaine (1995).
Comédies. L’autre scène de l’écriture, Montréal, XYZ éd, 94.
29Moreux, Colette (1982).
Douceville en Québec. La modernisation d’une tradition, Montréal, PUM.
NOTE DE LA RÉDACTION
Un deuxième article de monsieur Germain
Dulac paraîtra dans un prochain numéro. Il traitera des impacts de la
perception des pères sur l’intervention psychosociale.