Dans une pétition diffusée sur Internet, il
m’est reproché de me livrer à une justification « des violences faites aux
femmes, et même des viols », dans mon dernier livre, Le Plaisir de tuer
(co-écrit avec Chantal de Rudder, Seuil), et particulièrement dans les pages
consacrées à Guy Georges (pp. 210 et suivantes).
Il va de
soi que je condamne sans ambiguïté le viol, ainsi que la violence en général,
y compris les violences conjugales, intra-familiales et le harcèlement.
M’accuser de « complicité masculiniste » avec Guy Georges, c’est méconnaître
d’abord la nature de l'avis que j'ai rendu dans cette affaire et où certains
ont même vu la marque d'une excessive sévérité (Libération du mardi 3
avril 2001). C’est ignorer ensuite les chapitres que j’ai consacrés au viol
des femmes, à l’inceste et à la pédophilie dans mon premier ouvrage (Crimes
et Sentiments, co-écrit avec Claude Cherki-Nicklès, Seuil, 1992) à une
époque où ces fléaux n’étaient pas combattus avec la même vigueur
qu’aujourd’hui.
Du fait de
mes responsabilités professionnelles auprès des tribunaux, je suis amené à
rencontrer de multiples criminels. Il m’est demandé, dans ce cadre, de
comprendre ou d’essayer de comprendre leur comportement avant de rendre un
avis sur leur responsabilité pénale. Pour réaliser correctement ce travail, il
convient de suspendre un instant le jugement moral pour considérer le monde de
la vie psychique, les fantasmes qui la traversent et les modalités
particulières d'un passage à l'acte.
La
différence entre une personne ordinaire et Guy Georges n’est pas que la
première n’aurait ni vie intérieure ni fantasmes, mais qu’elle en reste là.
Guy Georges, lui, passe à l'acte, il viole, il tue. C'est en cela, et en cela
seulement, qu'il relève de la justice criminelle. Mais, dans le cadre de
l'expertise, c'est sur le terrain des fantasmes qu'il cherchait à nouer une
forme d'entente avec son interlocuteur. C'est ce que j'ai voulu raconter, sans
fard ni détours, dans les pages attaquées par les pétitionnaires.
Toutefois,
comme tout récit, celui-ci a un début, un milieu et une fin. En l'occurrence,
une rencontre, une épreuve et un dénouement. La rencontre, c'est celle de Guy
Georges : je ne l'ai pas choisi, c'est la justice qui me l'a présenté.
L'épreuve, ce sont nos entretiens où il cherchait à m'attirer dans une sorte
de partage pervers, comme il l'avait fait ou le ferait bientôt avec les autres
experts commis dans cette affaire. La description de ce qui se jouait dans ces
échanges a pu heurter, voire scandaliser, mais il s'agissait bien d'une
épreuve et non d'un simple moment d'empathie. Car on ne sort pas indemne de ce
genre d'échanges, même si l'important est précisément d'en sortir, comme je
l'ai explicitement souligné à la page 213 du livre incriminé : « On se
réveille comme d’un mauvais rêve, brutalement. On se retrouve brusquement dans
la peau de ses victimes, solidaire de leurs familles en deuil, broyé par la
même insupportable douleur qu’elles, de l’autre côté du miroir, là où le
fantasme s’arrête. Et on en veut à Guy Georges du bout de chemin qu’on a été
capable de faire avec lui, comme s’il nous avait piégés… ».
Mais il
faut, pour le comprendre, lire le récit du début à la fin et comme un ensemble
de séquences indivisibles. Au-delà de son dénouement strictement judiciaire
(l'avis que je rends finalement à la justice et que certains jugèrent, comme
je l'ai dit, non pas complice, mais sévère), c'est aussi le travail d'un
dépassement que j'ai voulu rapporter ici.
De ce point
de vue, ce livre est un exercice de sincérité sur un métier que je pratique
depuis plusieurs dizaines d'années. Celui-ci m'a exposé à bien d'autres
épreuves, dont beaucoup sont racontées dans le livre. Etais-je plus vulnérable
qu'un autre ? Plus faible ? Moins disposé à traverser ces descentes aux enfers
? Je ne le crois pas. Les experts ne sont pas des machines. Et c'est justement
pour cela qu'ils doivent s'astreindre, plus encore que les autres, à voir
clair en eux-mêmes et analyser leurs propres affects pour pouvoir faire
correctement leur métier.
D'une
manière plus générale, j'ai la conviction qu'il y a toujours un avantage à ne
pas ignorer nos fragilités, à savoir que le mal est à nos portes, et qu'il y
aurait un grand danger, aussi bien individuellement que collectivement, à
s'interdire cette reconnaissance. Si l'on veut dominer ses passions, il faut
commencer par éviter de se tromper sur soi-même, de se mentir et de s'abuser.
C'est aussi le sens de la confession professionnelle que j'ai voulu livrer au
public, dans toute la vérité de mon expérience.
Je regrette
que mes propos aient pu être mal interprétés et que certaines phrases, a
fortiori sorties de leur contexte, aient pu heurter. Mais le choc que
certains ressentent à la lecture de ces lignes n’est encore qu’une pâle
traduction de la douleur que l’on éprouve au contact des tueurs et des
violeurs. Il est en tout cas, en dernière analyse, le prix d'un supplément de
conscience que je crois vital.
15 avril
2008
Michel
DUBEC