Richard Lépine
Ubu disait: "Cela se passe en Pologne, c'est-à-dire nulle
part". On pourrait dire que ce que vous décrivez se passe dans un pays qui
n'est pas, qui ne sait pas s'il veut être, qui n'est plus traversé par un
projet de bien commun et qui est balayé par de forts vents de repli sur soi,
d'accomplissement individuel et de réussite personnelle, ce que Raymond
Domergue qualifiait de petit bonheur privé jusqu'à la folie.
Dans un tel contexte sévissent les politiciens mercenaires qui inventent du
vent,qui produisent du vide en forme de phrases, qui éructent des slogans
creux ou qui inventent des machines à évacuer la fumée plutôt que d'éteindre
les feux.
Les conditionnements familiaux, sociaux, scolaires et
médiatiques de même que le discours intégriste omniprésent de l'économie de
marché nous amènent à considérer que chacun/chacune est une île et à
oblitérer le fait que nous sommes entourés des mêmes eaux glauques d'un
système mondialisé et sans-coeur dont nous participons et dont nous sommes
les victimes.
Oui, "le monde sont fous" parce qu'ils préfèrent trop
souvent la facilité et la sécurité du troupeau à la pensée autonome qui fait
réaliser, qu'à son profit, le système nous désintègre, nous parcellise, nous
atomise en particules facilement gérables à qui on laisse pour tout horizon
la possibilité de consommer en rouge, vert ou bleu un objet dont nul n'a
besoin.
Où le système est le plus insidieux, c'est quand il nous
accorde, à tout moment,par mesure de renforcement positif, le droit de
donner notre opinion sur tout comme sur rien. Le sommet de la réalisation
personnelle réside alors dans la possibilité d'exclure une personne... du
LOFT. En attendant pire!
Oui, "le monde sont fous" car ils ne discutent même plus
leur cage. Pourquoi? Parce qu'on leur laisse la posibilité de disposer de sa
décoration à condition, bien sûr qu'elle soit conforme... aux règles du Feng
Shui.
C'est parfois décourageant. Cela peut nous amener au cynisme
mais , baisser les bras, se retirer, ne rien dire, ne plus avoir de
compassion, ne plus se révolter contre l'injustice, ne plus penser par
soi-même et qu'à soi équivaudrait à concéder la victoire à l'immense
appareil de décervelage qui régit actuellement nos sociétés. Et les sociétés
qui se cherchent sont sans doute plus vulnérables.
J'ose espérer qu'il est encore possible, malgré tout, de
vivre, de penser et d'agir autrement et d'être porteur d'un projet de
société où "le monde seraient fous" autrement, rassemblés autour de la
promotion du bien commun.
Richard Lépine